Ces artistes qui nous donnent un monde à habiter
Chers Veilleurs,
Catherine Ringer nous a quittés. Elle a rejoint son Fred. Quand j’ai appris ça, j’étais abasourdi. Il y a deux jours encore, je partageais un de leurs titres, simplement parce que ça me faisait du bien, comme ça me fait du bien depuis des années. Et d’un coup, elle n’est plus là !
J’ai pensé à Fred Chichin tout de suite. Forcément. Moins au « duo mythique » des magazines qu’à ce qu’ils avaient fait ensemble, sous ce nom un peu impossible : Les Rita Mitsouko.
Je repense à la voix, aux guitares de Fred, aux couleurs, aux corps, au drôle collé au grave sans demander la permission. Une chanson où tout pouvait arriver, et qui tenait quand même. On dit « excentriques ». C’est une phrase de confort, comme on dit que le violon « fait pleurer ». Trop court. Chez eux, le son, l’image, le vêtement, le geste venaient du même endroit. Tu mettais Marcia Baïla et tu restais coincé dans ce climat-là pendant des heures.
Les Rita Mitsouko, Marcia Baïla (clip de Philippe Gautier)Catherine a continué après Fred : elle a eu sa vie, loin du duo. Ce soir je veux surtout saluer le monde qu’ils ont fait naître à deux, et qu’ils ont réussi à nous passer. Parce qu’en y pensant, je retrouve le fil de presque tous mes goûts. J’aime les gens qui bâtissent un univers jusqu’à ce qu’on puisse y rentrer. Après la dernière note, je veux encore y retourner.
Et puis Mylène, et les autres
Mylène Farmer me fait ça depuis longtemps. L’enfance, le désir, la mort, la solitude, la difficulté d’être soi : ces questions-là circulent d’une chanson à un spectacle, d’un silence à une image. On peut être touché sans savoir ce qu’on a compris. Elle laisse assez de vide pour que ça arrive.
Laurent Boutonnat compose et réalise ; chez Farmer, il tient vraiment l’autre moitié du truc. Désenchantée, 1991 : une usine désaffectée près de Budapest, une dizaine de minutes, de la neige, une révolte qui ne finit pas proprement. Tu sors de ça comme d’un court-métrage. Leur rencontre a donné une forme à une sensibilité, et ça tient encore. Moi j’y reviens souvent, comme on remet un film qu’on connaît par cœur et qui continue de faire un trou dans la poitrine.
Laurent Boutonnat, Désenchantée (1991)Ces mondes se parlent, parfois très concrètement. La statue du Mylenium Tour, dans le décor de Guy-Claude François, vient d’une œuvre de H. R. Giger. Mylène est allée le voir à Gruyères, deux fois. Une image change de musique, change de scène, et reste elle-même. Ça me plaît.
Chez Giger, chair et machine ont grandi ensemble. Son travail pour Alien : une créature, un couloir, et tu pressens des lois dont tu ne sauras presque rien. Ça fait peur, et pourtant ça tient. On reste, même quand on n’aime pas ce qu’on voit.
Je retrouve cette attention à l’ensemble chez Allie X. La voix, les sonorités, les silhouettes, les masques, les personnages parlent le même langage. Girl With No Face me colle à l’identité comme à un lieu où l’on se perd, masques compris. Elle le dit sans détour : musique et choix visuels, même recherche. L’image porte une part de ce que la chanson n’arrive pas à dire toute seule. C’est précisément ce qui m’intéresse.
Allie X, Weird World (clip officiel, album Girl With No Face)Avec Tuomas Holopainen et Nightwish, ça passe d’abord par l’oreille. L’enfance, les contes, la nature, le vertige du temps, notre place dans le vivant : tout ça tient dans les compositions, avec des distances, des lumières. Imaginaerum me semble particulièrement juste là-dessus. Le merveilleux prend une forme musicale, et chacun y met son histoire. Tant mieux. Je n’ai pas besoin qu’on me la raconte.
Nightwish, Storytime (Imaginaerum)Tobias Forge pousse autrement. Ghost, c’est Papa, les ghouls, le cérémonial, et les chansons collées à tout ça. L’humour n’annule pas le rite. Il permet de l’aimer et d’en sourire dans le même mouvement. Tu crois suivre un refrain, et tu te retrouves dans une mythologie. Oui, j’aime ça.

Falling In Reverse, je t’en ai déjà parlé par les cordes : les versions Reimagined, le nerf sous le gain, dans Une voix dans la poitrine. Ici je veux parler des clips.
Ronnie Radke a une voix trop grande pour un couplet. Les clips lui donnent des lois : un costume, une transformation, une ville qui brûle, un enfer qu’on n’explique pas. Jensen Noen tient, dans ce binôme-là, le rôle que Boutonnat tient chez Farmer. Il le dit lui-même : ils construisent un univers visuel, clip après clip. Popular Monster donne une forme au monstre. Watch the World Burn et Ronald se répondent : même fil, ambulance, costumes, on reprend au plan suivant. Prequel creuse encore. La Terre du Milieu, j’y viens. Ici d’abord, un rêve trop net, trop bruyant, trop construit pour n’être qu’une promo. La vie de Ronnie nourrit la fiction, et la fiction lui rend une silhouette plus large que la chronique.
Falling In Reverse, Watch the World Burn (Jensen Noen)Vous m’avez vu venir
J’ai posé la Terre du Milieu au paragraphe d’avant, et voilà Tolkien qui entre. Tant pis : pour une fois, le réflexe est le bon. Il a inventé des langues, des peuples, des récits plus anciens que les personnages. La Terre du Milieu a une mémoire. Les personnages traversent des lieux qui ont déjà vécu sans eux. Ça change la lecture. On avance avec la sensation de n’apercevoir qu’une part, et d’accepter de ne pas tout voir.

Akira Toriyama, presque l’inverse. Dans Dragon Ball, les capsules, les dinosaures, les véhicules, les arts martiaux et les dieux cohabitent sans dossier. Le dessin relie. Une plaisanterie au milieu de l’enjeu gigantesque. Même quand ça devient énorme, ça reste joueur. Ce monde n’a pas oublié qu’on l’a inventé. Merci pour ça. J’en avais besoin, enfant. J’en ai encore besoin.

Hayao Miyazaki. Le dragon en poster, très peu pour moi. Ce qui me tient, c’est le geste ordinaire au milieu du merveilleux : préparer un repas, attendre, regarder le vent, prendre soin de quelqu’un. Les machines peuvent être magnifiques et mochement inquiétantes. La nature, accueillante et dangereuse. Ses films me forcent à regarder ce qui vit autour des personnages, pas seulement ce qui leur tombe dessus. Chaque film ouvre un monde différent. La sensibilité, elle, se reconnaît d’un titre à l’autre, comme une voix.

Agir dedans
Le jeu vidéo ajoute un droit que le livre et le clip n’ont pas : agir dans le monde qu’on découvre. Oui, je reste un geek, un gamer, un mélomane, les trois en même temps, et je ne m’excuse pas.
Warcraft. Chris Metzen fait partie de ceux qui ont donné une profondeur aux lieux qu’on parcourt. Tu reviens dans une ville où tu as traîné, parlé à des gens, fait une connerie un soir. Le récit officiel est toujours là. Le tien s’est collé par-dessus.
Diablo. David Brevik, Erich et Max Schaefer, et leurs équipes. Le premier, surtout. Je me souviens de la peur que j’avais en passant une porte. Ça me prenait aux tripes. Le village, le noir derrière le chambranle, le bruit, et le corps qui savait avant moi que je n’aurais pas dû pousser. L’univers existait là, dans cette réaction, avant même que je comprenne l’histoire.
Tous ces noms sont aussi des rencontres : compositeurs, interprètes, dessinateurs, techniciens. J’aime le mot « génie » pour l’émerveillement. Chez Catherine et Fred, ça tenait à deux. Chez Tolkien, ça tenait tout seul, des langues inventées jusqu’aux collines. Je n’ai pas de règle là-dessus.
Ce qui me tient : quelqu’un trouve une forme pour ce qu’il porte, et d’autres y reconnaissent une peur ou un désir qu’ils n’avaient jamais su dire ainsi. L’œuvre devient un point de rencontre. On peut y revenir des années plus tard, avec un autre regard. Ça ne s’use pas comme une actu.
Ô Veilleur, c’est à ça que je pense, en pensant à Catherine et à Fred. Leur liberté devenue des chansons, des images, des gestes que d’autres peuvent encore découvrir.
Merci à tous les deux. Merci d’avoir partagé votre univers !
Sources
- franceinfo : mort de Catherine Ringer. Nuit du 14 septembre 2026 ; communiqué de la famille ; 68 ans.
- Le Monde : Catherine Ringer. Disparition, 15 septembre 2026.
- Les Rita Mitsouko, Marcia Baïla (clip officiel). Réalisation Philippe Gautier, 1984.
- BnF : Laurent Boutonnat. Compositeur et réalisateur ; clips de Mylène Farmer.
- Désenchantée, clip de Laurent Boutonnat (1991). Copie HQ du film original (Budapest) ; la chaîne officielle héberge surtout les lives.
- mylene.net : Giger et le Mylenium Tour. Statue inspirée d’une œuvre de H. R. Giger ; décor de Guy-Claude François ; rencontre à Gruyères.
- Wired : H. R. Giger et Alien. Chair et machine ; une créature comme loi d’un monde.
- Vestal Mag : Allie X. Musique et choix visuels comme une même recherche.
- Allie X, Weird World (clip officiel). Album Girl With No Face ; chaîne Allie X.
- Nightwish, Storytime (clip officiel). Nuclear Blast ; album Imaginaerum.
- The New Yorker : Ghost / Tobias Forge. Fiction portable, figures de Papa.
- MatthewHoobin : Ghost à Yuengling Center, 2022. Photo CC BY-SA 4.0.
- MasterShot : Jensen Noen sur Ronald. « A whole visual universe for his videos », construit avec Ronnie Radke.
- Wikipedia : Ronnie Radke. Voix, Falling In Reverse.
- Wikipedia : Ronald (chanson). Clip de Noen ; suite narrative de Watch the World Burn.
- Falling In Reverse, Watch the World Burn. Epitaph Records ; réalisation Jensen Noen.
- Tolkien Estate. Terre du Milieu, mémoire des lieux.
- Joe Ross : Cul-de-Sac, Hobbiton Movie Set. Photo CC BY-SA 2.0.
- Mayimbú : mural Dragon Ball, Lima. Photo CC BY-SA 4.0 ; hommage à Toriyama.
- Muramasa : maison de Satsuki et Mei. Parc Expo 2005, Nagakute ; CC BY-SA 3.0.
- Blizzard : message de Chris Metzen. Warcraft, lieux habités par les joueurs.
- PC Gamer : créateurs originaux de Diablo. David Brevik, Erich et Max Schaefer.