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Distinguer le ciel du verre

Chers Veilleurs,

On ne paie plus pour écrire du code. On paie pour distinguer le ciel du verre.

Le reste (le vibe-coding qui sauve l’humanité, le vibe-coding qui la ruine, les tribunaux improvisés sur Steam et à la Gamescom) c’est le bruit autour de la lunette. Moi j’ai appris le métier avec Perl, Python, Ruby, du C. La friction fait partie du prix. Alors quand un instrument retire la friction, je ne confonds pas levier et magie. Je regarde. Et je vérifie ce que je vois.

Une lunette, pas un oracle

Au XVIIe siècle, l’astronome cesse peu à peu de n’être que celui qui mesure des angles à l’œil nu. La lunette enrichit le ciel (lunes de Jupiter, reliefs de la Lune) et le déforme en même temps. Le métier glisse : on n’exécute plus seulement une mesure, on interprète une image. Voir davantage, c’est aussi discerner une tache solaire d’une bulle dans le verre. Des érudits accèdent à des phénomènes autrefois réservés ; l’exigence des observations explose. Et une partie du monde savant traite l’instrument comme une tromperie des sens. L’anecdote du collègue qui « refuse de regarder » est devenue légende, plus simple que la réalité, où l’optique primitive donnait vraiment mal à la tête et où l’enjeu n’était pas seulement technique, mais identitaire. Quand un outil menace la définition du métier, le rejet se déguise en défense de la vérité.

Fresque : Galilée montre l’usage de la lunette au doge de Venise.
Regarder dans le tube, c’est déjà choisir un camp. Fresque de Giuseppe Bertini (domaine public).

Aujourd’hui, le code est notre ciel.

Le code a un avantage sordide sur la prose : ça compile ou ça ne compile pas. Les agents (Claude Code, Codex, et la ribambelle d’orchestrateurs) enchaînent écrire, lancer, corriger. Ce n’est plus le perroquet statistique de 2023 qui te sortait trois fonctions qui n’avaient jamais vu un compilateur. C’est un instrument avec boucle, à condition que toi tu poses le critère.

Boucle développeur et agent IA Le développeur pilote un agent IA qui boucle sur un feedback binaire, puis tranche vers un système maintenable. BOUCLE D’ATELIER Besoin architecture Développeur pilote et tranche Agent IA orchestre Feedback compile · tests Système maintenable pilote, contrainte écrit, exécute, corrige runtime preuve ou suspect livre
Le ciel, c’est le besoin. Le verre, c’est la boucle agent. Toi, tu tranches.

Ce que l’instrument apporte (sans slide marketing)

Quatre choses, pas vingt.

Il compresse le bas niveau : boilerplate, glue, patterns connus, premiers jets. Le temps récupéré n’est pas du loisir ; c’est du budget pour le système.

Il accélère l’exploration : plusieurs designs dans la soirée qu’une semaine aurait peinée à esquisser. Pour un solo, ou une très petite équipe sur un jeu 4X spatial industriel sous Unreal / C++, le levier est disproportionné. Pas « une équipe de cinquante pour le prix d’un ». Un solo qui cesse de mourir sur la tuyauterie.

Il boucle : tests, relectures, chasse aux régressions. Attention : sans critère humain, tu accélères aussi la dette. L’instrument n’a pas de honte.

Il réclame l’explicitation. Pour bien piloter, tu écris des règles, des ADR, des invariants, une inbox. L’IA ne remplace pas la clarté ; elle la sanctionne. Les seniors le savent déjà : le code flou produit de l’assistance floue.

Quentin Adam, chez Clever Cloud, le dit crûment dans une conversation Underscore_ : la valeur n’est plus « pisser du code ». Elle est dans l’architecture, la validation, le métier, la sécu. Je nuance volontairement le slogan « l’IA écrit mieux » : plus vite, souvent crédible, parfois excellent, et régulièrement fluide-et-faux. Mon autorité, s’il y en a une, vient de cette nuance, pas du prospectus.

Pourquoi le refus n’est pas « stupide »

Trois peurs, et elles ont des racines.

Ontologique : si la machine produit du geste qui passe, qu’est-ce qui reste de la signature ? Ce n’est pas seulement le chômage. C’est la dignité du métier, celle qu’on a payée en nuits de friction.

Épistémique : l’IA parle comme si elle savait. On se fait trahir une fois par une réponse élégante et fausse, et on généralise. Bon scepticisme, mauvaise conclusion si on jette l’outil au lieu de changer le contrat : vérifier, borner, exiger des sources.

Statutaire / morale, surtout dans le jeu : « ça vole », « ce n’est plus authentique », « ça légitime la médiocrité industrielle ». Là on ne débat plus de technique. On défend des normes. Les synthés, les samples, la CGI, le procédural ont déjà déclenché le même réflexe : non pas « ça ne marche pas », mais « ce n’est plus légitime ».

Le rejet dit quelque chose de vrai sur le risque de dissolution. Le déni du levier dit quelque chose de faux sur l’histoire des outils.

Le procès : trois scènes, une même hystérie

Gamescom 2026. Pas besoin d’une manif à l’entrée pour sentir le climat : traque au « genAI slop » pendant l’Opening Night Live, studios sur la défensive, placeholders traités comme crimes de guerre esthétiques. TheGamer estime qu’environ un reveal sur quatre de l’ONL touchait à un usage ou une disclosure d’IA (chiffre de presse, pas un recensement officiel). Et l’absurde : Humankind 2 doit prouver qu’un trailer tourné avec de vrais acteurs n’est pas généré. Quand la salle cherche le verre partout, elle finit par confondre le ciel avec son propre soupçon.

Steam. Depuis 2024, Valve exige une disclosure via le Content Survey, visible sur la page boutique, pour le contenu génératif que le joueur consomme (art, audio, récit, localisation, marketing…). Ce n’est pas un « tag » d’ostracisme genre. En janvier 2026, Valve a même clarifié : les gains d’efficacité internes (assistants de code, etc.) ne sont pas le sujet ; c’est le contenu shippé qui compte. Transparence utile. Stigmate de place de marché possible. Deux choses différentes : le public les fusionne volontiers.

Clair Obscur : Expedition 33. Pas le Game Awards. Les Indie Game Awards, décembre 2025 : retrait du GOTY et du Debut Game après confirmation d’usage d’IA générative (placeholders patchés rapidement), règle zéro tolérance de cette cérémonie, plus la friction sur ce qui avait été déclaré à la nomination (Les Numériques le résume sans détour). Un jeu massivement acclamé, sanctionné sur une politique binaire et des textures temporaires. On peut respecter le droit d’un organisateur à poser ses règles et trouver le spectacle ridicule. Moi je le trouve ridicule. On ne juge plus la qualité du ciel ; on juge si tu as touché la lunette.

Key art de Clair Obscur : Expedition 33 : quatre silhouettes face à une colosse dans la brume.
Le ciel qu’on a cessé de regarder. Key art Clair Obscur : Expedition 33 (Sandfall Interactive / Kepler Interactive).

Journal d’étalonnage

Je n’ai pas « adopté l’IA ». J’ai calibré des instruments.

Lunettes astronomiques de Galilée au Museo Galileo, Florence.
L’instrument, pas l’oracle. Cannocchiali de Galilée, Museo Galileo (photo Sailko, CC BY-SA 3.0).

Début : Claude, conversationnel, enthousiasme presque coupable. Puis le détachement : les artefacts, les confabulations fluides, le coût de la relecture. Ensuite l’outillage : OpenCode, OpenRouter, un essaim nommé Hermes, un RAG maison pour la doc d’atelier. Expérimentation sérieuse. Puis l’abandon de ce qui ne tenait pas la route opérationnelle, et le recentrage : Cursor, Codex, règles écrites, une seule session où idéation et code cessent de se mentir l’un à l’autre.

Ce n’est pas une success story. C’est une trajectoire d’idéalisation, de désenchantement, de calibration. Exactement ce que fait un astronome qui a regardé trop vite, s’est trompé sur une bulle, et a appris à lire le verre.

Le vibe-coding ? Mot fourre-tout. Sans discernement, c’est de la production de brouillon à grande vitesse. Avec discernement (architecture, tests, refus de signer ce qu’on n’a pas compris), c’est la lunette. Ni religion. Ni farce.

Produire est devenu instantané. Distinguer le ciel du verre, non.

Sources

  1. Underscore_ : On ne paie plus les développeurs pour écrire du code (invité Quentin Adam, Clever Cloud). Bascule agents / orchestration, fin de la valeur « lignes de code », rôle architecture & validation (partie métier ; hors géopolitique reprise ici).
  2. Steamworks : Content Survey, section Generative AI. Disclosure du contenu génératif consommé par le joueur ; outils d’efficacité hors focus.
  3. The Verge : Indie Game Awards retirent des prix à Expedition 33 pour gen AI. Fait du retrait GOTY / Debut Game (déc. 2025).
  4. Les Numériques : Clair Obscur perd une récompense pour usage d’IA. Synthèse FR de l’affaire Indie Game Awards.
  5. TheGamer : estimation ~1/4 des reveals Gamescom ONL 2026 liés à l’IA. Chiffre presse, pas recensement Valve/Gamescom.
  6. Thony Christie : Refusing to look. Nuance historique sur l’anecdote « refuser la lunette » (Cremonini / réception galiléenne).
  7. Giuseppe Bertini : fresque Galilée et le doge. Reproduction domaine public (PD-Art).
  8. Sailko : lunettes de Galilée, Museo Galileo. Photo CC BY-SA 3.0.
  9. Press kit IGDB : Clair Obscur : Expedition 33. Key art Sandfall Interactive / Kepler Interactive.